L’arbre de David/The Tree of David

L’arbre nous rappelle avec beaucoup d’acuité que le temps passe : saisons, années… De la première maison de mon enfance, nous avons gardé, ma mère et moi, un album végétal. Nous avons prélevé une feuille de chaque essence qui se trouvait sur le terrain, les avons fait sécher et les avons glissées sous les plastiques adhésifs de ces albums photos que l’on utilisait dans les années 1980. J’ai quitté mon pays. Je ne sais pas ce qu’est devenu cet album. J’espère que ma mère l’a encore. Après la première maison, nous avons connu une courte période qui m’a paru d’abondance. Nous n’avons pas vu venir la fin, triste et brutale, de cet épisode et n’avons pas constitué d’album qui nous rappelle le terrain de la seconde maison. Par la suite, nous avons vécu dans un appartement, au deuxième étage. Plus aucun arbre ne m’appartenait – nous étions devenus locataires –, mais ma fenêtre m’offrait vue sur celui du voisin. Dans les moments de grande solitude, il m’a accompagnée, surtout après le décès de ma chatte, qui n’a pas survécu, elle, à cette nouvelle vie sans jardin.

Un jour, j’ai quitté ma petite ville pour la grande. Près de dix ans de colocation, de ces années d’études et de début de « carrière », où l’on gagne peu, ne m’ont pas privée de la majesté d’au moins un arbre à ma fenêtre. Est venu ensuite le rez-de chaussée de jeune célibataire indépendante, dans un quartier morose, que tout de même une ramure égayait. Jusqu’au jour où sans prévenir, quelqu’un vînt abattre. Tristesse et colère. Quelle bonne raison y avait-il? On m’a fourni une explication qui m’a parue mauvaise et que j’ai depuis oubliée. C’est au cours de ces trois années de vie en solitaire que j’ai pour la première fois franchi l’océan et découvert un pays des plus civilisés, où même les arbres doivent se tenir à carreau. Ces moignons exhibés en automne me faisaient peine à voir, mais je sais aujourd’hui que lorsque les feuilles repoussent, une harmonie se dégage de ces paysages taillés au cordeau. Dès ce premier voyage, j’ai trouvé, sans le savoir, l’arbre et l’homme qui m’accompagnent depuis dix ans.

C’était un soir d’automne où nous n’avions pas rendez-vous. Pourtant, parmi deux millions d’habitants, je suis tombée sur lui. Il était occupé à son activité préférée entre toutes : écrire dans un café. Sans doute avant que j’arrive regardait-il dans le vague, enroulant de son doigt une mèche à sa tempe. Les amis qui m’accompagnaient, David et moi, après quelques verres, sommes allés terminer la soirée dans son studio, au quatrième étage d’un immeuble haussmannien surplombant un minuscule rond-point, au centre duquel un petit arbre, à peine entrevu dans la nuit. Est-ce ce soir-là, déjà, que David a longuement pris ma main dans sa cuisine en me regardant de ses grands yeux où j’avais l’impression que j’aurais pu plonger? Je ne sais plus, mais le petit arbre en tout cas me sera très utile dès les jours suivants : « Ah, voilà l’arbre de David, c’est que je suis bien arrivée ».

Deux ans plus tard, j’emménageais avec David dans le deux-pièces en face de son studio, au quatrième étage, porte de droite, vue sur cour, sans arbre. Je n’ai jamais autant acheté de fleurs que durant l’année où nous y avons vécu. Début 2007, nous sommes passés au cinquième gauche, vue sur rue. Mon premier repère parisien a bien grandi, si bien que j’aperçois aujourd’hui sa tête depuis la fenêtre de la chambre des enfants, car enfant il y avait et enfant il y a eu…

L'arbre de David

L'arbre de David

A tree will always make me reflect upon the seasons and the years that make up time. Of my childhood house, my mother and I have kept a leaf book, in which all species are represented. We dried leaves from every tree in the backyard and kept them in a photo album, those with the sticky pages. I left my country. I don’t know what has become of that album. I hope my mum still has it. From that first house, we had to move into a bigger one, which made us feel, for a short period, almost like we were rich. We didn’t expect those years to end so abruptly, so we didn’t collect a tree book. After that, we went on to live in a second-floor apartment. I didn’t own a tree anymore. We had become tennants. Luckily, I could still see that of the neighboor from my window. When I suffered from loneliness, it comforted me, especially after my cat died – she didn’t survive that “no garden” thing.

One day, I left my small town for the big city. Ten years of flat-sharing, studying and being poor didn’t deprive me of that ever present tree at a window. As a young independent single woman, in an ugly neighboorhood ground floor apartment, I still had branches to contemplate while I ate breakfast. It was thus during that period that I flew over the ocean to discover an old oh so civilized country, where even plants have to keep their rank. Depressing in the fall when they look like crippled soldiers, but how soothing is their harmony in the spring. That autumn trip was nevertheless the one where I would find the tree and the man that have been my companions ever since.

It was this exact time of the year ten years ago, and we didn’t plan to meet. Despite no arrangements on anybody’s part, among two million people, I chance met him. He was busy doing what he loves to do most: writing in a café. I like to imagine that before I arrived, he was lost in thought, twisting a curl of temple hair around his finger. The friends I was with, David, and I ended the evening at his studio flat, which lay on the fourth floow of a Haussmann building, above a tiny traffic circle dotted with a thin young tree. Was it that night, already, that David took my hand for a long time in his kitchen while looking at me with his dark wide eyes, not saying a word, enticing me to dive? I can’t say, but the small tree was, during the following days very useful to help me find my way back to his place.

Two years later, I was moving in with David in a two-room apartment on the other side of the landing, right-side door, looking onto the yard, no tree. I never bought flower as often as during that year there. In April of 2007, we moved to the fifth floor, left-side door, looking onto the street. My first Paris marker has much growned, so much that today, I can see its top from the boys’ room, for a boy there was, and another there was after that…

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